Un accompagnement sans cible
— Qu’est-ce que le coaching pour vous, chère Elise ?
— Le coaching ? C’est très simple : on se fait accompagner pour atteindre un objectif. J’ai passé trois séances chez un coach à définir un objectif. Mais si je le connaissais à l’avance, je n’aurais besoin de personne pour y arriver !
Elise est sans doute tombée sur un coach plus catholique qu’Alan Fine. Ce coach qui tient à tout prix à avoir la définition d’un objectif avant d’avancer sur le chemin de l’accompagnement est caricatural. Comme toute caricature, elle nous donne l’occasion de nous questionner sur ce sacro-saint « objectif ».
Vous ne serez sans doute pas certifié coach ICF ou MCC si vous n’avez pas rapidement identifié l’objectif à atteindre avec la personne que vous accompagnez.
Alors, la cible est-elle indispensable pour démarrer un coaching ? Et en coaching narratif ?
« Il n’est pas de vent favorable pour celui qui ne sait pas où il va. »
Sénèque, à questionner ...
Quand l’objectif est déjà là… mais pas forcément le bon
Le coaché, lorsqu’il se présente à la première séance, a bien souvent déjà analysé sa problématique, envisagé de nombreuses options, mais bute sur l’atteinte de son objectif.
Parfois même, il vient avec un objectif suggéré par d’autres : travailler davantage sur lui-même, être plus efficace, prendre confiance, trouver un travail, mieux correspondre à ce qui est attendu de lui.
D’autres fois encore, il est simplement perdu dans son paysage intérieur brumeux.
Il est entendu que la transformation de la personne est au cœur de la démarche de coaching. Mais comment s’assurer du changement lorsque, dès le début du processus, le coaché fixe un objectif élaboré à partir de la perception habituelle qu’il a de lui-même et de son regard sur le monde ?
Ne risque-t-il pas de « faire plus de la même chose » ? D’arriver à son objectif en empruntant les chemins qu’il connaît déjà ?
Si l’objectif est trop rapidement défini, ne risque-t-il pas de prendre l’une de ces autoroutes dont les bas-côtés sont balisés par les discours modernes : « être efficace », « gagner du temps », « trouver la bonne solution », « correspondre mieux à ce qui est attendu » ?
Autrement dit : si je sais déjà ce que je veux atteindre, suis-je certain de savoir ce dont j’ai réellement besoin ?
Et si la question était d’abord : qui suis-je ?
Comment accéder à cette part de soi spontanée, créative et remplie de désirs qui a parfois été occultée depuis longtemps au moment où la personne se présente pour un coaching ?
Comment agir nouvellement quand son identité est définie par des normes extérieures contraignantes ?
Comment retrouver sa puissance de vie lorsque le récit de soi est en déficit par rapport aux normes de la société ?
Et surtout : comment se fixer un objectif quand on a perdu le sens de qui l’on est profondément ? Quand on a perdu sa boussole intérieure !
C’est ici que la réflexion sur l’objectif nous conduit vers une autre notion : le sujet.
L’antonyme philosophique de l’objectif nous ramène au sujet
Le philosophe André Comte-Sponville nous livre deux définitions :
« Objectif : Comme substantif, c’est un but ou un instrument d’optique : l’objet que l’on vise, ou celui par lequel on vise un objet. »
« Subjectif : Qui dépend du sujet (comme individu sentant et pensant), voire qui n’existe que pour et par lui. S’oppose à “objectif”. »
Voilà que, par l’antonyme de l’objectif, nous parvenons au… SUJET.
Et si, avant de chercher ce que la personne veut atteindre, nous nous intéressions à la personne qui cherche ?
Le coaching narratif : partir de la personne avant de partir de la cible
L’Approche narrative, qui se décline notamment en coaching narratif, focalise sa démarche sur l’identité du sujet.
Michael White l’exprime ainsi :
« Nous sommes notre propre histoire, nous sommes les personnages que nous créons. Nous sommes les producteurs, les réalisateurs et les acteurs de nos vies. (…) La question fondamentale de la thérapie narrative est donc : comment pouvons -nous aider les gens à réécrire leur histoire, à réviser leur propre identité ? »
Dans cette perspective, l’enjeu n’est pas d’abord de définir une destination.
Il est de permettre à la personne de retrouver une histoire suffisamment riche pour pouvoir imaginer d’autres possibles.
Prenons l’exemple d’un demandeur d’emploi qui arrive en coaching avec un objectif qui semble parfaitement logique : « Trouver un travail ».
Mais à y réfléchir, cette formulation conçoit la recherche d’emploi comme une activité orientée vers les autres : l’entreprise, le recruteur, le marché du travail.
Et si nous partions plutôt de la personne qui donnera corps à ce travail ?
Qu’est-ce qui est important pour elle ? Qu’est-ce qui constitue sa raison d’être ? Quelles valeurs souhaite-t-elle retrouver dans son activité ? Quelle histoire professionnelle souhaite-t-elle désormais raconter ?
L’alternative consiste à ne pas rester rivé au niveau du discours qui décrit l’identité « attendue », mais à permettre à la personne de retrouver une identité désirée.
Déconstruire le prescrit pour retrouver le désiré
Déconstruire les discours dominants du prescrit social est bien souvent nécessaire pour encourager le coaché à s’identifier et à se projeter dans une nouvelle version de lui-même, celle qu’il désire réellement.
L’objectif se rattache à une notion d’action à mener.
Mais comment agir dans la durée lorsque l’identité du coaché est encore revêtue de désirs prescrits ?
Avant de demander :
« Que voulez-vous faire ? » il peut être nécessaire de se demander : « Qui voulez-vous être ? »
Et peut-être même : « Quelle histoire avez-vous envie de raconter à partir de maintenant ? »
C’est là que l’approche narrative déplace le regard.
Elle ne nie pas l’existence des objectifs. Elle interroge plutôt le moment où ils apparaissent et l’histoire à partir de laquelle ils sont formulés.
Car un objectif peut être une destination choisie… ou simplement la prochaine étape d’une histoire que l’on n’a jamais pris le temps de questionner.
Alors peut-être qu’avant de chercher la cible, il faut parfois retrouver le sujet.
Et avant de savoir où aller, retrouver qui l’on est et ce qui compte pour soi.
C’est à partir de là qu’un autre chemin peut commencer à apparaître.





