"Saisissez votre chance et donnez à votre vie un sens extraordinaire ! "
Dans son passionnant ouvrage « Écrire sa vie », Marianne Chaillan, philosophe nous éclaire. Elle commence, comme dans le cercle des poètes disparus, avec l’enthousiasme de Robin Williams qui enflamme ses étudiants :
—saisissez votre chance et donnez à votre vie un sens extraordinaire !
Tout est donc possible à 20 ans. Il suffit d’emboîter le pas à l’enthousiasme de la jeunesse, prendre sa plume, tracer son chemin de vie désiré. Une bonne dose de volonté, (presque héroïque quand même) et le reste suivra ! C’est la promesse sartrienne : « La personne que nous sommes existe d’abord, vient au monde, vierge de toute inscription, de tout caractère, de tout sens, de toute fonction. »[1] À nous d’inventer notre vie, d’en écrire le script.
Marianne Chaillan prolonge pour nous l’envolée en nous offrant les mots du philosophe Jankélévitch :
Il n’est rien de si précieux que ce temps de notre vie, cette matinée infinitésimale, cette fine pointe imperceptible dans le firmament de l’éternité, ce minuscule printemps qui ne sera qu’une fois, et puis jamais plus […] Tout à l’heure, il sera trop tard, car cette heure-là ne dure qu’un instant. Le vent se lève, c’est maintenant ou jamais. Ne perdez pas votre chance unique dans toute éternité, ne manquez pas votre unique matinée de printemps.
Que dire alors à ma petite troupe d’écrivants-patients de mes ateliers d’écriture à l’hôpital ?
À Geneviève, 94 ans que j’accompagne dans l’écriture de sa vie ?
À Anny, 86 ans, qui ne veut pas emporter son histoire, qui renferme des abus, dans sa tombe ?
Et pourtant, elles les racontent, leurs histoires. Je vois dans leurs textes et dans leurs yeux des chemins qui s’éclairent, des zones d’ombre exprimées, une solidarité s’installer.
Est-ce le dispositif relationnel qui crée la solidarité ?
La surprise des uns et des autres à l’écoute d’un fragment de vie raconté ? L’ombre de la mort qui tout à coup rafraîchit notre narration ? [1] Écrire sa vie – Marianne Chaillant – pg 59
À quoi bon ! C’est fini ! La matinée de printemps est passée.
À 86 ans, à 94 ans, une vie a été vécue, certes. Des choix ont été posés et irréversibles, certes. Des éléments déterminants rencontrés sur le chemin, c’est également certain : vivre son enfance libre et joyeuse au Congo, se marier à 18 ans, enceinte, et débarquer dans une famille de patriarches belges dans les années 1950 pour Geneviève, être survivante d’un bombardement qui décime une ville, devenir orpheline et sans ressource à 9 ans, proie facile aux abus pour Marie.
Tout cela ressemble fort à un ensemble de critères de vie non choisis, à une forme de destin.
Continuer avec le discours du libre arbitre cher à Sartre serait malveillant : « Aucune situation n’est en soi favorable ni adverse. Tout dépend du projet que nous formons »[1] nous enseigne-t-il. Nous serions seuls, sans excuse, sans repères, condamnés à être libres, à devoir être héroïques à chaque instant de vie, même les pires ?
[1] Écrire sa vie – Marianne Chaillan – Pg 58
Ecrire, c'est toujours réécrire
Écrire, c’est toujours réécrire. On ne peut pas se souvenir de tout précisément. L’agencement objectif des événements de vie serait d’ailleurs ennuyeux à lire. Mais l’écriture et la lecture n’abolissent-elles pas toujours l’espace-temps ? Combien d’auteurs morts depuis longtemps ne lisons-nous pas passionnément, nous sentant aussi proches de l’écrivain que d’une amie ? On a envie de le revoir, cet auteur, de lire un autre livre de son cru. Mais lui, l’auteur, s’il raconte sa vie ou écrit un roman (qui est toujours biographique en ce sens qu’il écrit ce à quoi il a été rendu sensible), il a aussi réécrit le passé, poussé par ses quêtes, le plus souvent existentielles, du présent. Ainsi, on peut avoir vécu dans le silence, sans mots, presque figés, comme acteur du « destin » et, plus tard, reprendre, au sens de « repriser » sa vie, la tisser, lier les fragments ensemble d’une main créatrice. Comme à son habitude, c’est Boris Cyrulnik qui nous l’explique le mieux dans : « La nuit, j’écrirai des soleils ».
Ce qui m’a le plus surpris, c’est la modification de mes souvenirs. Après avoir écrit ce livre, je n’ai plus vu mon enfance de la même manière. Pendant quarante ans, elle avait été muette, composée d’images claires, comme dans un film sans paroles. Après ce livre, après les explications, les débats, les découvertes surprenantes et parfois critiques, mon enfance est devenue une vie lue et non plus imaginée en silence. Mon souvenir d’enfance me donnait désormais l’impression de l’enfance d’un autre, intéressante et détachée. Le travail de l’écriture avait modifié ma mémoire.
Je sais maintenant que, grâce aux récits intimes, aux récits partagés avec quelques proches et aux récits que la culture raconte à propos de nos enfances fracassées, il est toujours possible d’écrire d’autres vies.
C’est quand, la matinée de printemps ?
Peut-être que cette « matinée de printemps » a lieu aujourd’hui, lorsque Geneviève se rend compte que son côté rebelle qui lui a dicté de prendre le large du patriarcat dans sa vie d’adulte vient de là ? De cette expérience de liberté totale vécue dans l’enfance ? Peut-être pas, mais aujourd’hui, elle tente de se dire que c’est sans doute ça, qu’elle n’est pas restée mariée à « tout prix » comme ses amies le lui conseillaient à l’époque, effrayée par l’insécurité qui s’ensuivrait pour Geneviève. Je dis bien : « elle tente », car rien n’est magique. Je crois plutôt aux légers décalages de la pensée qui, lorsqu’ils sont nombreux, finissent par éclairer notre vie autrement. Ces décalages, il faut les provoquer. L’écriture de sa vie est une provocation, un incitant à se voir autrement.
Marie a cette façon unique d’agencer les mots, de se raconter par métaphore. La forme elle-même transpire le vécu difficilement énonçable chronologiquement et de manière factuelle. Elle touche en plein cœur les personnes qui ont la chance d’écouter son récit. Son récit est nécessaire et presque politique. Non par nombrilisme, mais parce qu’il protège un espace intérieur menacé. Il restaure la dignité de Marie. Il rappelle que ce qui n’est pas raconté disparaît, et que ce qui disparaît ne peut plus être défendu.
L’émancipation narrative n’est pas un exploit individuel, c’est un déplacement de sens, possible à tout âge, né dans la relation, et nourri par le courage de relier ses fragments de vie.
Ecrire sa vie, pour qui ?
J’aime dire à Geneviève que son récit est précieux. Déjà pour moi, qui ai eu la chance d’entendre ce récit d’une vie qui dure depuis près d’un siècle. Pas une fois, après une rencontre avec elle, ma vie ne m’a semblé la même. Pour sa famille, bien sûr qui y trouvera des détails sur certains éléments déterminants de l’époque, des valeurs et peurs familiales qui circulent de génération en génération.
J’aime dire à Marie que le monde a besoin de son récit, car oui, les abus ne vont pas disparaître. Que sa manière de raconter est singulière et ne laisse personne indifférent. Que les accompagnants, psychologues, professeurs, assistants sociaux, infirmiers ont besoin de comprendre le récit que les personnes maltraitées forment pour savoir comment les aborder. Les personnes qui arrivent à se raconter, comme elle, sont rares et précieuses.
Les personnes atteintes par la maladie ont, il me semble, accès à une sensibilité subtile, qu’il n’est pas courant de côtoyer dans ce monde agité. Cette subtilité nous rassemble et, clairement, abolit l’espace-temps dans le moment de partage des récits. Être l’auteur de sa vie n’est pas un pouvoir. C’est un droit que l’on se réaccorde, parfois tard, parfois lentement, toujours depuis un autre.
Vincianne Despret nous exhorte, dans son « Droit dans les yeux », à écrire ces récits de vie, de résilience, de solidarité. Parce que les personnes qui se racontent, comme Geneviève, comme Marie, comme ma petite troupe de patientes, impatientes d’écrire, ont accès aujourd’hui aux mots, à une capacité du « raconter ». Ce n’est pas si simple, mais ces histoires sont importantes pour les générations qui arrivent. Il faut leur transmettre, ne pas laisser sous silence, préparer le temps où les formes de solidarité, d’équité, de protection seront à nouveau possibles.
Veiller sur les histoires
Lorsque nous accompagnons les personnes à écrire ou raconter leurs récits, c’est à nous de créer cet espace relationnel d’où naît le récit. Et de rappeler qu’aujourd’hui encore, le choix de juxtaposer certains événements de vie crée un sens nouveau, inédit, précieux.
Et si le « destin » a apporté la maladie bien trop tôt dans la vie, alors, ces personnes sont les précurseurs de la relation à la mort, de la relation à la vie qui émerge de manière très intense et souvent très belle, si on sait s’y prendre. On ne danse pas tous de la même manière avec la mort.
Nous ne sommes pas des individus séparés, nous sommes des êtres tissés de rencontres, de transmissions et de voix ravivées. Là où un récit s’écrit, un pouvoir se reprend, un monde se répare.
Il est possible de redevenir auteur de sa vie, non par une volonté audacieuse typique de la jeunesse, mais par un travail de réécriture, de relation et de sens.
La matinée de printemps n’est pas l’âge de l’audace. C’est l’instant où l’on cesse de subir le texte pour commencer à le commenter.
« Rien n’est écrit et rien ne le sera si ce n’est
ce que nous aurons choisi d’écrire. »[1]
[1] Écrire sa vie – Marianne Chaillan – Pg 48
Je suis passionnée par les histoires de vie, les récits qui emplissent nos mémoires collectives et les liens forts qu'ils permettent de tisser dans le présent.
Formée l'Approche Narrative et au coaching, je suis convaincue que les bons récits émergent d'une relation de confiance. J'y attache beaucoup d'importance.





