“Que l’homme aille où il n’a jamais été, éprouve ce qu’il n’a jamais éprouvé,pense ce qu’il n’a jamais pensé, soit ce qu’il n’a jamais été.
Il faut l’y aider, il nous faut provoquer ce transport et cette crise, créons des objets bouleversants.” Paul Nougé.
N’est-ce pas là le propre de l’Approche narrative ? Explorer, emprunter des chemins de traverse, en visualiser les effets, prendre position.
Le Surréalisme belge et l'Approche narrative
Après la première guerre mondiale, les surréalistes se sont opposés aux valeurs morales et esthétiques de la civilisation occidentale. Les surréalistes ont cherché à libérer l’homme du rationalisme de la culture bourgeoise , à libérer le langage de toutes les entraves de la morale et de la connaissance.
Si en France, le chef de fil André Breton, marqué par Freud, propose de faire de l’inconscient le nouveau matériau du créateur, du côté belge, Paul Nougé et Magritte explorent par la poésie et les images, les techniques permettant d’”arrêter le passant, de le surprendre” . Il s’agit pour eux
d’opérer une révolution des consciences.
L’Approche Narrative ne nous incite-t-elle pas, elle aussi, à aller au-delà du naturel, de l’habituel, des conventions dominantes pour déconstruire et se surprendre soi-même ? Si la réalité du passé ne peut être modifiée, le rapport au passé, une fois “externalisé”, peut être modelé, transformé. Le récit de soi est en cela une création. C’est un changement de perspective qu’il faut réussir à opérer, modifier l’image que l’on se fait de soi.
“Ceci n’est pas mon histoire”pourrait-on écrire. Et pourtant, on la reconnaît bien.
Que le praticien narratif aille où la personne qu’il accompagne n’a jamais été !
La fiction rejoint la réalité
Les photo-collages étaient très appréciés par les surréalistes : ils leur permettaient de créer des images insolites et porteuses de nouvelles significations. Paul Ricoeur ne nous apprend-il pas que l’identité narrative émergente du récit que nous faisons de notre vie est toujours un mixte entre le mode historique et le mode fictionnel ? L’ambition des surréalistes était de changer non seulement l’esthétique mais aussi la société et le regard que nous portons sur elle.
Avec sa subversion du langage et de l’image, avec son sens de l’humour, le surréalisme est une source d’inspiration pour le praticien narratif.
En Belgique, le mouvement a sans doute débordé du cadre de l’histoire de l’art pour
devenir un élément fondamental de la culture belge.
Dans la technique de l’ ”objet bouleversant”, l’objet serait la réalité, le “mode historique” de notre histoire : “j’ai été licencié à cette date” ,le bouleversant, une piste pour faire bouger notre regard sur notre réel. Bien sûr, le surréalisme brasse bien d’autres pratiques que “l’objet bouleversant”. Dans une conversation narrative, ce sont les questions narratives qui vont faire bouger cette réalité historique dont la narration dévalorisante cache d’autres récits plus lumineux. Des questions qui bouleversent l’habituel du récit stéréotypé en adoptant un autre point de vue.
– Comment ce licenciement peut-il te servir de tremplin pour libérer ta journée ?
L’Approche Narrative croise le chemin du surréalisme en plusieurs points :
- Les fondements de ces deux démarches sont nées à partir de liens forts et amicaux et pas l’inverse, d’où l’importance de la notion de relation.
- l’idée de liberté et d’émancipation de la personne,
- la création d’idées subversives comme créer des personnages narratifs pour représenter le problème,
- l’abandon d’un langage qui contrôle (langage des experts) pour permettre l’aventure du langage de la personne, sauver les mots des personnes
- l’usage détourné d’écrits comme les contre-documents narratifs ou les manifestes (les surréalistes détournaient les tracts, concentrés de discours dominants)
Se mettre à la place du “fou”
André Breton lorsque travaillant dans un hôpital psychiatrique en 1917, a cette idée de se mettre à la place du “fou”, sans se mettre “au-dessus” de lui, sans rendre un diagnostic hâtif et
figé, il provoque leurs confessions et entend dans leurs langages quelque chose comme une poésie au-dessus de la poésie contemporaine. Il essayera d’obtenir de lui-même un flux de paroles qui échappe à tout contrôle, à toute rationalité, et va donner naissance à l’écriture automatique.
André Breton pensera un deuxième renversement : le fou en pleine guerre est souvent celui qui n’a pas résisté à la pression de la guerre, et qui a réussi peut-être, au prix de sa raison à préserver quelque humanité dans un monde devenu fou.
Le praticien narratif quant à lui dans sa posture décentrée et influente va honorer le cadre référentiel de la personne en accueillant son étrangeté. En ce sens, il adopte une écoute pour
une autre histoire non conventionnelle et éloignée des standards.
Le praticien narratif observe ce point de bascule particulier, cette fine trace, qui raconte cette histoire décalée et si touchante. “Si tu ne saisis pas le petit grain de folie chez quelqu’un, tu ne peux pas l’aimer. Si tu ne saisis pas son point de démence, tu passes à côté. Le point de démence de quelqu’un, c’est la source de son charme.” Gilles Deleuze





